Hier soir avait lieu au Balzac (Paris, 8ème arr.) la toute première projection du film Le Grand Meaulnes, qui doit sortir le 4 octobre 2006.
La version à laquelle nous avons eu droit sortait tout juste du banc de montage et comportait donc logiquement quelques petits soucis de finition (génériques d'introduction ni de fin, post-synchronisation, raccords), mais très peu apparemment d'après nos hôtes. La projection était organisée par Cinétude, qui distribuait à la fin un questionnaire de 3 pages pour tout savoir de notre avis (400 spectateurs quand même, de tout âge).
Après un avertissement lourd sur le piratage ("au moindre doute, on arrête la projection" ; bigre, Le Grand Meaulnes ne risquait pourtant pas sur le papier d'être une futur star des réseaux p2p !), la projection put commencer, sous la surveillance bien visible de vigiles à l'affût d'un téléphone portable multimédia ou d'un caméscope (!).
Le casting n'étant pas encore totalement révélé, voici la distribution des rôles principaux :
Augustin Meaulnes: Nicolas Duvauchelle
François Seurel: Jean-Baptiste Maunier
Yvonne de Galais: Clémence Poésy
M. de Galais: Jean-Pierre Marielle
M. Seurel: Philippe Torreton
Valentine: Emilie Dequenne
Le film est réalisé par Jean-Daniel Verhaeghe, dont ce sera la première sortie en salles obscures. Ce n'est néanmoins pas un débutant, sa biographie sur IMDb nous apprend en effet que c'est un véritable spécialiste du téléfilm, et en particulier de l'adaptation télévisée de nouvelles et de romans : Eugénie Grandet, Le Père Goriot, Le Rouge et le Noir, Sans Famille, Les Maîtres de l'Orge...
Hier soir, j'ignorais bien entendu tout de la carrière de Jean-Daniel Verhaeghe, ainsi que le public, et pourtant, unanimement, rompons le suspense... :
LE GRAND MEAULNES DE VERHAEGUE EST UN TELEFILM.
C'est la conclusion logique à laquelle on arrive et qui se trouve totalement confirmée par l'expérience de Verhaeghe. Le Grand Meaulnes que nous avons vu n'a rien à faire au cinéma, et c'est vraisemblablement suicidaire que de risquer une sortie en salles pour que ce qu'on a vu hier soir. La projection-test n'a pas été, je crois, à l'avantage du film (cf. plus loin), et s'il y en d'autres dans le même sens, cela fera peut-être réfléchir les producteurs. Il y a visiblement un problème sérieux quant au public visé.
Sans rentrer dans le débat du pourquoi (pas l'objet de cette note), le téléfilm est très souvent le parent pauvre du film de cinéma (à de rares exceptions près), et ce n'est pas grave ; il en faut pour tous les publics, et tous les budgets. Il n'y a pas de jugement de valeur ici. On peut bien sûr faire un téléfilm (ou un film) de qualité avec peu de moyens. Mais Le Grand Meaulnes est symptomatique du gros de nos téléfilms français par son manque d'envergure :
- médiocrité de la réalisation (impression de travail à la chaîne, mécanique, plans pauvres, sans vie), médiocrité du montage entraînant un manque de rythme et des incohérences, photographie terne (problème flagrant d'étalonnage par instants, néanmoins peut-être dûs au fait que c'était une version de test) ;
- médiocrité de l'adaptation (exit la finesse des rapports humains du livre de Fournier ; adieu l'émotion);
- médiocrité des costumes et des décors (en dehors des vues sur les paysages, naturels, eux, bien entendu)
- médiocrité du jeu de certains acteurs (j'y reviens).
Cette version du Grand Meaulnes est hélas totalement étriquée, sous ses oripeaux de grand film français nostalgique et champêtre à la Gloire de mon Père/Château de ma Mère ; sauf qu'ici, il y a clairement un total manque d'ambition par rapport aux films d'Yves Robert.
Les fans du livre de Fournier doivent se demander si le roman est respecté. Globalement, oui, en dehors de deux points en particulier : Frantz en bohémien et son compagnon Ganache n'existent pas (ce qui modifie considérablement le rapport entre les personnages de Frantz, Augustin et François), et la fin du roman a été réécrite de manière grotesque. On trouvera bien entendu une myriade de détails différents, mais sans doute pas de quoi crier au scandale.
Néanmoins, l'esprit romanesque et sentimental du livre ainsi que la personnalité mystérieuse et aventureuse de Meaulnes ont été sévèrement gommés (Nicolas Duvauchelle, bien que très bon acteur comme on l'a vu sur Une Aventure, ne convient manifestement pas au rôle, rendant Meaulnes plus renfrogné et désinvolte que mystérieux et attachant).
Enfin, je ne peux terminer cette note sans évoquer le clou de la soirée : Jean-Baptiste Maunier. N'ayant tourné aucun film pour le cinéma depuis Les Choristes, le jeune acteur est attendu au tournant. Patatras ! Il récite son texte et il sonne faux la plupart du temps. Mais ce n'est rien. Le clou du spectacle intervient 20 minutes avant la fin, quand après une ellipse, François Seurel est devenu instituteur stagiaire. Comme beaucoup d'eau est censée avoir coulé sous les ponts, il faut bien qu'on ait l'impression que Jean-Baptiste Maunier a vieilli ; pas facile avec son visage de superbe adolescent premier de la classe. La maquilleuse n'a rien trouvé de mieux qu'affubler le jeune acteur d'une moustache postiche qui a provoqué un rire général dans la salle, renouvelé quelques dizaines de secondes plus tard lors d'un moment pourtant éminemment dramatique !
Ceux qui voient beaucoup de films au cinéma ne me contrediront pas : avec l'habitude, on peut "sentir" l'atmosphère d'une salle. Je veux bien prendre le pari qu'après l'apparition de Jean-Baptiste Maunier avec cette moustache, le film ne fonctionnait vraiment plus du tout pour la très grande majorité des spectateurs. L'équipe du film se retrouve là avec un problème tellement gros que je ne comprends pas qu'ils aient pu croire un instant sur le tournage que Jean-Baptiste Maunier pouvait incarner un François Seurel "âgé", surtout vieilli d'une manière aussi ridicule.
Même si j'ai la chance de voir environ une centaine de films par an au cinéma, c'était la première fois que j'assistais à une projection-test (merci Arnaud !), et c'est très instructif ; dans le cas du Grand Meaulnes, cela évitera peut-être un terrible fiasco.
Je ne souhaite pas noter une copie de travail et je souhaite à l'équipe du film de parvenir à améliorer grandement ce qu'on a vu, mais certains défauts intrinsèques me paraissent difficilement rattrapables. Verdict le 4 octobre si le film sort finalement en salles.